La jauge du Coeur
L'amour. Ça parait peut être un peu bizarre, non ? Un article dessus de la part de quelqu'un qui passe son temps à beugler sur tous les toits qu'elle n'aime personne et que les gens sont cons, j'veux dire. Mais j'm'en fous, je l'écrirais quand même parce que, vu que c'est un coup de gueule, je vais quand même pouvoir continuer de dire que les gens sont cons. Le coup de gueule, c'est pas sur le sentiment lui-même, non, l'amour c'est beau, l'amour c'est bien. C'est la représentation qu'on en fait qui ne me plait pas. Le rôle qu'il est sensé avoir pour les femmes, aussi (y'a sûrement l'équivalent pour les hommes aussi, mais ma paire de boobs m'empêche de vraiment bien pouvoir en parler, donc je m'abstiendrais de le faire).
Je vais souvent utiliser la série best seller twilight en guise d'exemple. Je sais, je sais. Je vous vois venir avec vos gros sabots d'Amber : "et gnagnagna, tu es obsédée par ça, gnagnagna, tu tires sur des ambulances..." ! Déjà, je fais ce que je veux. Et puis cette fois, je jure que ça n'est pas de l'acharnement. C'est juste que ces bouquins résument très très bien ce que je reproche à beaucoup d'autres médias, et ils ont le mérite d'être assez populaires pour que tout le monde (à part les berniques et leurs rochers) connaissent au moins de nom. Je promets donc solennellement de ne critiquer QUE la représentation que l'auteur y fait de l'amour et du couple, promis. Les personnages têtes à claques, le scénario bourré d'incohérences qui tient sur une feuille de PQ, l'écriture à chier et la traduction française qui n'aide vraiment pas à faire passer la pilule, tout ça ne sera même pas évoqué... Oups !
Bref, sur ces bonnes paroles, attaquons la bête !
Imaginez vous devenir une héroïne de roman/manga/série télé/film. Si, si, je sais que vous pouvez y arriver. Oubliez vos poils disgracieux, votre calvitie précoce, vos kilos en trop et votre cellulite. Vous êtes maintenant une HEROINE.
Définition du héros, d'après le wikitionnaire : "personne qui se distingue par la force du caractère, la grandeur d’âme, une haute vertu."
Et en tant qu'héroïne, qu'allez-vous faire ? Devenir médecin et sauver des vies ? Adopter un chaton lépreux pakistanais ? Ecrire un livre qui changera la face de la littérature telle qu'on la connait ? Faire du sport de haut niveau et battre le record de vitesse mondial de surf sur choucroute ? NON. Vous êtes une héroïne, donc FEMELLE. Et les oestrogènes que vous sécrétez vous ordonnent de trouver un MÂLE. Oui, petite naïve, tu pensais que des siècles d'évolution et de civilisation avaient changé les choses ? Détrompe-toi. Tu es contrôlée par ton utérus. Soit, vous êtes une héroïne de roman/manga/série télé/film d'AMUUUR. Et dans tous les romans/mangas/séries télé/films d'AMUUUR, c'est l'AMUUUR le véritable héros.
Dans twilight par exemple (oui ça y'est, on y vient, avouez que vous guettiez, bande de hyènes), l'héroïne FEMELLE Bella Swan rencontre son MÂLE, Edward Cullen. Ils sont lycéens tous les deux, beaux (Bella ne cesse de répéter qu'elle est quelconque, mais vu que tous les porteurs de couilles du canton lui courent après, la bave aux lèvres, permettez moi dans douter). Ils représentent le couple potentiel idéal (vous noterez qu'il est bien plus rare dans une oeuvre d'AMUUUR que l'un des deux soit petit, chauve et bossu, la beauté semble être un critère indispensable pour être aimé).
On pourra imaginer que, intrigués l'un par l'autre, ils en viendront à s'approcher, à se parler, à se connaitre, s'apprécier. C'est là que la bât blesse. Trop souvent et dans trop d'oeuvres, l'auteur va se contenter de parler d'un coup de foudre. Hop. "Ça y'est Coco, elle est bonne, on enchaîne sur la scène du baiser !" C'est un peu facile. Le coup de foudre pour le mauvais auteur, c'est la tuile blanche au scrabble, le joker dans la bataille, l'étoile de Mario. Tout est immédiatement justifié. Leur amour était prédestiné, écrit dans les étoiles, envers et contre tout. Peu importe leurs centres d'intérêts, leurs caractères, leurs milieux sociaux, leurs familles : ils s'aimaient avant même de se rencontrer. Ah, d'accord.
Donc hop, ayé, c'est l'Amour avec un grand A. Mais bon, trois pages, ça ne fait pas sérieux, quand même pour un roman. Pour une Fanfic de merde, peut-être que ça passerait (voir l'article "j'irais chier des arcs-en-ciel sur vos tombes", de la même catégorie), mais là, non. Alors il faut étoffer. Et l'auteur a alors cette idée BRILLANTE : rajoutons leurs des obstacles à surmonter ! Ils y arriveront, et ça prouvera à tous qu'ils étaient fait l'un pour l'autre. En soit, ça peut effectivement marcher, on dit souvent qu'on voit la solidité d'un couple quand il tient malgré l'adversité. Ces obstacles se manifesteront donc sous la forme d'un rival amoureux (le MÂLE Jacob Black, par exemple), des ennemis qui attenteront à l'intégrité physique de la jeune fille (le MECHANT MÂLE James), et le lourd secret que porte sur ses épaules l'élu du coeur de l'héroïne (être un vampire disco est un fardeau difficile à porter, on peut le concevoir).
L'héroïne devra donc faire preuve de courage, d'intelligence et de... Quoi ? Ah ben non. La passivité semble être la nouvelle mode cet hiver. Mesdames, ne réglez plus vos problèmes vous-mêmes : attendez gentiment que votre MÂLE vienne vous sauver. Après tout, vous êtes FEMELLE, donc fragile, douce, quasi handicapée moteur tant vous êtes maladroite et incapable de prendre la bonne décision pour vous-même. Retournez donc à la cuisine, nous ne voudrions pas que votre précieuse matrice ne soit blessée dans l'action, vous risqueriez de ne plus être capable de remplir votre fonction première : pondre des morveux.
Je ne dis pas que je veux qu'on m'abandonne au bord de la route pour que je me noie dans mon vomi d'alcoolique chronique, non. Refuser en bloc l'aide de quelqu'un simplement parce qu'il est du sexe opposé, c'est exactement la même chose que de dépendre corps et âme de lui. Mais je ne veux pas qu'on me protège, comme si j'étais une enfant stupide. Si un ennemi arrive, mon couple l'affrontera ensemble. Sur un pied d'égalité. On appelle ça "le travail d'équipe", tout un concept.
L'amour, chacun en a eu l'expérience, ça a des hauts et des bas. On a beau aimer de tout notre coeur notre cher et tendre, quand il casse votre vase ming hérité de votre grand père, difficile de ne pas lui en vouloir et de ne pas vouloir lui arracher les yeux avec les ongles. Ça arrive. Parfois, même, on ne s'aime plus, on se sépare, et on va refaire notre vie chacun de notre côté. Trouver un nouvel amour, recommencer à zéro. La vie, en fait.
Pas dans une oeuvre d'AMUUUR. Si votre MÂLE vous quitte, c'est pour votre bien. Il veut vous protéger, encore une fois, petite sotte fragile que vous êtes. Et, puisque vous êtes sensé ne vivre que pour lui, dès qu'il aura fait 100 mètres, vous êtes tenue d'essayer de mettre fin à vos jours, ou du moins d'en avoir très envie. Le genre de relations où vous êtes accroc à une personne au point de ne plus avoir envie de vivre quand elle vous quitte n'est PAS une relation SAINE. Croyez-moi, je parle d'expérience. Ce n'est plus de l'amour, mais de la dépendance.
Mon copain dans ma vie, c'est un peu comme le glaçage sur mon cupcake : il y ajoute de la couleur, du relief et du fondant, mais il n'est pas le gâteau entier. Si votre relation amoureuse EST votre vie toute entière, alors vous êtes dans une situation qui tôt ou tard vous fera du mal. Être amoureux, c'est un plaisir en plus, pas un but en soi.
J'ai la chance de sortir depuis deux ans avec un homme merveilleux. Un homme qui aime cuisiner, qui fait le ménage comme un grand, et qui ne me traitera jamais comme si j'étais son esclave/sa protégée. Quelqu'un qui partage mes passions et me fait découvrir les siennes. Quelqu'un avec qui j'aime rire et passer du temps, quelqu'un dont je n'ai pas peur. Quelqu'un que j'ai choisi pour moi, pas quelqu'un que les dieux m'auraient imposés. Je n'ai pas besoin de lui, il n'a pas besoin de moi. Nous sommes ensemble parce que nous en avons envie, pas parce que nous le devons. Et pourtant si mon couple vient à se séparer un jour, je pleurerais beaucoup, j'écrirais des poèmes emo et j'irais faire du karaoké complètement bourrée, mais ça passera. Je garderais les bons souvenirs dans ma mémoire, je mettrais les mauvais de côté, et j'irais de l'avant. L'humain a ceci de merveilleux qu'il est capable de cicatriser ses plaies, même au coeur.
Et pourtant, c'est la version "Je t'aime donc je meurs" qui est presque systématiquement mis en avant comme étant l'idéal à attendre d'une relation. Ça peut sembler attirant, c'est vrai, séduire la soif d'absolu présente en chacun de nous. Mais c'est oublier tous les autres amours que nous avons en nous. Nos amis, notre famille, nos animaux... Trop souvent, dans la littérature d'AMUUUR, j'ai l'impression de voir ça, décrit :
Comme si l'amour n'existait que sous la forme d'une jauge qui n'en contiendrait qu'une quantité limité, et que plus on aimerait une personne, plus les autres perdraient de l'importance. Je trouve cette vision du monde atroce. Pour moi, je verrais plutôt l'amour comme ça :
Chaque amour que je porte à chaque personne est unique. Il n'a pas la même couleur, la même forme, la même nature que les autres, mais c'est un morceau d'amour bien à lui. Et peu importe si j'aime de plus en plus telle ou telle personne, l'amour que je porte aux autres ne s'en verra pas diminué. C'est bien la seule source qui ne se tarit jamais.
Sur ces bonnes paroles, je vous abandonne, et je vais me coucher auprès de mon MÂLE à moi, qui dort depuis un moment déjà... Bonne nuit à tous et à toutes...




